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07 mai 2009
Haruki Murakami a
donc écrit tout un livre pour dire que lorsque la douleur est
inévitable, la souffrance est en option. Ne vous inquiétez pas, il
s'agit de sport. Que de sport mais seuls les allongés assimilent cette
passion à une pratique sado-masochiste. Nous savons bien, nous, ce
qu'il en est du dépassement de soi qui fait fi du dépassement des
autres, des victoires que l'on remporte sur soi par indifférence à
celles qui ne flattent que notre vanité, et puis de la conscience de
nos limites, de la folie qui pousse à les reculer… Le sport, du moins
cet esprit qu'un certain nombre de sports ont encore en commun en dépit
de l'idéologie des records et de la fièvre du fric, est bien disséqué
par Murakami dans Autoportrait de l'auteur en coureur de fond (走ることについて語るときに僕の語ること, Hashiru koto ni tsuite kataru toki ni boku no kataru koto,
traduit du japonais par Hélène Morita, 179 pages, 19,50 euros,
Belfond). Comme plusieurs Murakami se mêlent d'écrire, précisons qu'il
s'agit bien de Haruki, “le” Murakami, romancier-culte des campus, l'auteur de La Course au monton sauvage, Kafka sur le rivage, La Ballade de l'impossible et dernièrement Saules aveugles, femme endormie. La précision est nécessaire car le style de ce récit autobiographique n'a pas le relief de ses romans.
Comme si l'urgence du propos, et sa teneur, l'en avaient dispensé.
C'est plus direct, plus rapide ; bien cadencé, mais pas comme le Courir foulé
par Echenoz à la gloire de Zatopek. On croit plutôt y entendre le
son de certaine littérature américaine épigone de Raymond Carver.
Enfin, du Carver qui ne carburerait pas au double Bourbon
mais au triathlon. Autre came. D'ailleurs, le titre originel de son
“Mémoire” (il préfère ça à ”Essai”) est emprunté au What we talk about when we talk about love de Carver qui, en japonais, donne
: “Ce dont on parle quand on parle de courir”. Très organisé. Trop
même. Ca tue la poésie de l'effort ; la gratuité du geste en prend un
coup. Question entrainement, cela se traduit par 10 kms par jour, six
jours par semaine. Ce qu'il appelle “courir sérieusement”. Car il fait tout sérieusement : 1. je décide de “devenir écrivain”,
2. Je décide d'arrêter de fumer quatre paquets par jour, 3. Je décide
de m'occuper de mon corps, 4. Je m'achète l'équipement complet, 5. Je
ne rate jamais une séance, 6. Je cours bien pour mieux écrire, et non
l'inverse… Un discours de la méthode très raisonnable et légèrement
désespérant. A déguster à petites foulées.
Haruki Murakami a commencé à courir en 1982 à 33 ans. Depuis, il
ne s'est pas arrêté. Partout où il va, il se met d'abord à courir. On
comprend qu'il ait tant aimé enseigner à l'université de Boston, du
côté de Cambridge, Massachussets. Courir le long de la rivière,
s'accrocher au rythme des rameurs, le pied… Ses régimes alimentaires,
la métamorphose de son corps, ses affaires de toxine, ses inquiétudes
cardiaques, il ne nous fait grâce d'aucun état d'âme lié à son obsession quotidienne.
Courir quoi qu'il arrive. Jogging, marathon, triathlon. Courir, son
bonheur et sa souffrance. Comme le disait Fernand Raynaud à propos de
celle des philosophes : “Pendant ce temps-là, moi, je dooooors !”. Parfois, il change de braquet et parle natation ou vélo. Il n'est pas avare de détails
sur ce qu'il écoute en courant : Red hot Chili Peppers, Creedence
Clearwater Revival, Gorillaz, Beck… Rien ne rythme mieux sa foulée que
le “Hou hou” des Rolling stones dans Sympathy for the devil ou encore Reptile d'Eric
Calpton. Ils écoutent tous quelque chose. Ils devraient se débrancher
de temps en temps et écouter la rumeur de la ville et des champs, du
moins ceux qui comme lui écrivent dans leur tête en courant ; ils
entendraient mieux la rencontre inédite d'un mot avec un autre ou les
retrouvailles de deux phrases qui ne se sont pas vues depuis longtemps.
Au fond, ce qui me plaît le plus en lui, c'est que son amour de ce
sport est inversement proportionnel à son absolu dédain pour les
résultats sportifs et la compétition. Pas du genre à lire L'Equipe dans le métro. Mais capable de traduire Gatsby le magnifique en japonais en plein marathon, ou de rejouer Marathon man
avec John Irving autour du réservoir de Central Park au moment même où
il est plongé dans l'écriture de la traduction en japonais de son Liberté pour les ours.
J'allais oublier : ce n'est pas le livre d'un coureur mais d'un
écrivain qui court. Soudain, on comprend mieux son irrépressible
désir de solitude. Lui qui a fini par se socialiser parce qu'il le
fallait bien, court une heure par jour pour conserver son temps de
silence. Enfin seul…
(Photos D.R. et Runner's world)
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